Le dernier building réussi de Vancouver — Jeff Wall

Dans ce texte, Jeff Wall se remémore la ville disparue, mais où il réside toujours, de Vancouver. Il la dépeint avec l’aide de l’œuvre du photographe Fred Herzog. Il décrit ainsi avec un plaisir communicatif une image de ce monde enfoui. Cet article résonne avec celui de Martha Rosler, traduit dans ce numéro de la revue.

Jusqu’à 1970 environ, il y avait quelque chose qu’on appelait le Vieux Vancouver, cette ville se caractérisait par des maisons en bois où résidaient la plupart de ses habitants, des maisons construites sur un nombre restreint de plans et de schémas, l’architecture en pierre pour l’ossature de ses plus hautes constructions, les jardins à l’anglaise dans les espaces privés et publics, le remplissage de l’espace urbain encore inachevé, le paysage urbain des devantures de boutiques avec leurs auvents en toile avançant sur les trottoirs, les grandes rues libres d’un important trafic automobile et des signalétiques urbaines claires et du meilleur goût.

Pour de nombreuses raisons, tout cela a commencé à péricliter dans les années 70. Une combinaison de spéculation immobilière, le découpage et le redécoupage urbain, une accélération de l’étalement urbain, ainsi que de nouveaux standards de goût dans les types d’immeubles et de matériaux ont donné pour résultat la ville décevante où nous vivons aujourd’hui. Vancouver en 1950, 1960 ou 1970 avait une véritable beauté. Il y avait beaucoup de constructions banales, bien sûr, mais presque toutes se conformaient à des normes acceptables concernant le type de bâtiment, l’usage des matériaux, la taille, la forme et l’ordonnancement.
Une partie de la raison qui explique cela est qu’il y avait relativement peu de types de bâtiments et que la plupart des constructions se faisaient en accord avec eux. Et comme ces bâtiments étaient si communs et familiers, il y avait peu de besoin ou de volonté d’innover. La construction qui en résultait, que ce soit une maison pour une famille du genre de celles préservées à Mole Hill, une épicerie à un coin de rue avec quelques appartements au-dessus, une station-essence, un immeuble de bureaux comme le Vancouver Block ou le Nat Bailey Stadium, avaient un air gracieux de justesse. La plupart de ces choses-là ont été balayées.

Aujourd’hui, quoi que l’on puisse dire à propos de Vancouver, on ne peut pas dire que la plupart de ses immeubles soient gracieux et appropriés en termes de décor. Ils sont vulgaires, cheap, laids et même ridicules. Je ne vais pas tergiverser à ce sujet avec des descriptions de centres commerciaux, de sièges de grandes entreprises « po-mo » [post-modern], de quadruplex engoncés sur des terrains où se trouvait précédemment une maison, et ainsi de suite. Je ne vais pas non plus revenir en arrière pour trouver des justifications à tout ceci, avec l’excuse de « l’éco-densité » si populaire chez de nombreux « anciens-malins » de la municipalité. Aucun d’eux ne semble remarquer la densité de désappointement et l’enveloppe de dépression qui ont été créés par la totale abdication à décider chez les politiciens, les patrons et les professionnels de l’architecture et de l’urbanisme, la capitulation malheureuse vers une laideur de la ville institutionnalisée.

C’est pourquoi je ne pense pas que nous puissions avoir un photographe comme Fred Herzog aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de photographes assez bons pour faire comme lui et capturer avec une aussi douce affection ces rues, portes, jardins arrière et devantures de magasins. C’est que, pour avoir cette affection, il doit exister quelque chose qui la produise. Fred la ressentait — et il la ressent toujours — pour les boutiques le long des rues Powell et Hastings, pour les jardins de ce qui est aujourd’hui Yaletown et Strathcona, pour le port, pour le trafic et la couleur dans Graville Street, et pour toutes les autres choses de ce genre, qu’il soit parvenu à les photographier ou non. Le seul problème est que ces objets de son affection n’existent plus. Ou s’ils existent, ils sont juste les vestiges de ce qu’ils étaient en 1957 ou 1961, lorsqu’il les a capturés à la perfection.

Ce qui remplace des object d’affection, ce sont des objets qui ne peuvent pas procurer ce genre de sentiments, puisqu’ils ne les contiennent pas. Cela n’a pas été installé en eux lorsqu’ils ont été créés. Je suis sûr que, parmi les personnes qui ont construit les immeubles le long de Powell Street ces dernières décennies, jolis mais à présent, pour la plupart, abîmés, la plupart n’ont pas pensé qu’elles faisaient autre chose que d’essayer de faire de l’argent. Elles n’étaient pas plus motivées par l’esthétique d’un bon immeuble que ne l’est le promoteur immobilier moyen aujourd’hui. Mais, heureusement, elles n’en avaient pas besoin. Elles se contentaient simplement de travailler avec un nombre limité de types d’immeubles, et bien sûr elles s’en satisfaisaient, car c’était la façon la plus rentable de procéder. Presque toutes les villes d’Amérique du Nord ont bénéficié de cette situation, du jour de leur fondation jusqu’à ce que les modèles anciens d’immeubles soient remplacés dans la période où les différentes versions de « l’architecture moderne », du « design moderne » et du « renouveau urbain » émergèrent, soit à la fin des années 1950.

À ce moment-là, quelque chose qui ressemblait à une nouvelle liberté créatrice est entrée dans la partie, et cette nouvelle liberté — avec, évidemment, quelques bonnes idées nouvelles sur l’espace, la lumière, le mouvement, et le style — a donné l’impression qu’il était logique et justifié de détruire des milliers d’immeubles de très bonne facture et de les remplacer par ce que nous pouvons aujourd’hui clairement identifier comme des immeubles de qualité inférieure, et cela, presque sans exception. Je ne dis pas que tous les vieux immeubles de Vancouver auraient dû être préservés. Je ne clame pas non plus qu’il n’y a pas de bonnes architectures modernes. J’observe que dans quasiment tous les cas où un ancien immeuble a été remplacé par un plus récent, le récent est plus laid, moins gracieux, et moins agréable. En devenant plus laid et moins agréable, ils expriment uniquement l’absence de vie de leurs designers et constructeurs, un ennui qui se transmet aux habitants et aux passants. Et cette absence de vie a été le problème artistique centrale pour les photographes de Vancouver des 30 ou 40 dernières années.

Fred Herzog a la chance d’avoir échappé à cette morbidité, chanceux d’avoir pu faire des photos comme New Pontiac en 1957. Ici, il nous montre l’arrière du terrain au 746 Hamilton Street [voir photo]. La maison verte est sur la ruelle et a une adresse séparée : 748½ Hamilton. Le lieu est celui où l’immeuble CBC se tient depuis maintenant 35 ans. La Pontiac à deux tons nous rappelle le temps où les automobiles étaient peintes à l’émail et avaient les couleurs saturés mais subtiles comme seul ce genre de peinture peut produire. La voiture est neuve, et les deux maisons sont particulièrement vieilles et patinées, la remise en tôle ondulée l’est encore plus. Mais les vieilles constructions sont aussi pleines de couleurs; leur peinture a fané et cela leur donne une superbe patine.

Alors le thème de la peinture est, du moins en partie, l’âge de la peinture, la transformation de la couleur dans le temps, exprimé dans une composition méticuleuse remplie de verts, marrons, gris et bleus délicats, avec trois touches de rouge en écho les uns avec les autres—les lumières arrière de la voiture, le joyeux toit rouge du porche déglingué de la maison verte, et les panneaux sur la façade du nouveau bureau de poste, deux blocks plus loin, entrevus entre les maisons. Et les harmonies de couleurs, les échos et les subtilités sont présentes : la maison de la ruelle a une porte vert pâle qui répond quelque part au brillant, mais passé du bleu de la remise en tôle, tout comme l’encadrement beige clair et le panneau latéral de la voiture font un mouvement net de zones découpées qui se répondent avec différentes couleurs. Le bleu pâle de la remise paraît résonner dans le reflet bleuâtre et brillant de la fenêtre arrière de la voiture. Ces tons plus brillants disparaissent vers la gauche de l’image en faveur de tons plus foncés, principalement le bleu profond de la maison la plus proche, mais aussi le sol noirci sous la voiture où la boue rencontre la surface pavée de l’allée. La maison verte résonne avec les tons de la bleue, étant similaire, et le registre de tons plus foncés se penche sur l’image vers la droite, accentuée et ponctuée par la noirceur des deux fenêtres dans le mur de la maison verte et bien sûr par la couleur cendré du toit et du mur donnant sur la ruelle. En nous déplaçant, d’avant en arrière, nos yeux ne se reposent jamais, ne sont jamais statiques, tout est animé et joyeux de la façon dont le monde se tient devant le regard humain. Il y a une adéquation dans l’image, comme de la plus petite à la plus grande, récentes et anciennes constructions fonctionnaient ensemble dans une forme urbaine particulière, cet ensemble du vieux, « juste » Vancouver, cette ville encore belle, où la déglingue pouvait encore tenir debout.

Le reportage affectueux d’Herzog venait d’un sentiment pour les lieux et les constructions qui, parce qu’ils avaient des qualités spécifiques, évoquaient un genre de réponse particulière — une impulsion à savourer, célébrer et commémorer. 748½ Hamilton Street est une vieille entité débordante de vie, une vie que l’on peut voir par ses couleurs et proportions, ses matériaux et leur agencement. Mais cela a disparu. Il n’y a pas de 748½ Hamilton Street. Il est concevable que quelqu’un de né autour de 1998, est aujourd’hui, à 13 ans, le futur Fred Herzog, ce garçon ou cette fille est en train de vivre son enfance et son adolescence dans le décor des rues d’aujourd’hui et il ou elle va porter les souvenirs qui vont le ou la lier à cette vitrine de centre commercial et à cet escalator, et ce Starbucks, lesquels procureront la même affection que Fred Herzog a ressenti pour le 748½ Hamilton Street. Cela produira les photographies contredisant ce que je viens d’énoncer. Et, par égard pour la bonne étoile artistique de cette personne, j’espère que c’est possible.

Ce texte est initialement paru dans le livre « Fred Herzog - Modern Color » publié par Hatje Cantz en 2016. Il est aujourd’hui épuisé mais on le trouve a des prix très corrects dans les librairies d’occasion et en ligne.

Les archives de Fred Herzog sont gérés par l’Equinox Gallery à Vancouver.

Nouveau Palais est le nom d’un restaurant au croisement de la rue Bernard et de l’avenue du Parc à Montréal. Face à cette enseigne, un jour de l’hiver 2019, j’ai pensé que j’avais trouvé là le nom de ma future maison d’édition. Dans mon idée, le nouveau palais ne ressemblerait en rien à l’ancien (l’Élysée par exemple). Demander la destruction des vieux palais et la construction de quelque chose de différent et d’égalitaire était l’image diffuse que j’ai souhaité derrière ce nom.

À propos des livres de photographies, Nouveau Palais publie des manières de faire politiquement des images et non pas des images politiques pour paraphraser Jean-Luc Godard. Chaque ouvrage est une acrobatie entre photographie, forme-livre et texte ainsi qu’une discussion animée entre photographes, auteures, graphistes, la plupart du temps en la personne de Marie Pellaton, et moi-même, l’éditeur.

Les livres font figure de commencement : une revue en ligne, de la distribution, des podcasts et une correspondance constante avec le cercle de Nouveau Palais font partie des moyens mis en place pour faire circuler les idées et construire une façon heureuse de publier avec peu.

Yves Drillet


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